“Sur un fil”, “on jongle”… si les termes employés par les professionnels du secteur de l’aide à domicile sont tirés du vocabulaire du cirque, la situation est loin d’être drôle. D’après la troisième édition de l’observatoire Una Aesia Macif Chorum, réalisé par Opinion Way et présentée ce jeudi 6 mai, 88% des structures adhérentes à l’Una répondantes ont ouvert des postes en 2020, mais un sur trois reste vacant. “Ce n’est pas du catastrophisme, mais la situation s’est dégradée ces deux dernières années. Cet observatoire permet de voir l’évolution des tensions dans nos services”, a expliqué Marie-Reine Tillon, présidente de l’Una, à l’occasion d’une conférence de presse de présentation de l’étude. Conséquence de ce manque de personnel : il n’est pas toujours facile de répondre aux besoins des personnes en perte d’autonomie qui vivent chez elles. L’observatoire montre en effet qu’une demande sur cinq n’a pas pu être prise en charge intégralement et même qu’une structure sur quatre a refusé une prise en charge par manque de personnel entre 2019 et mi-mars 2020.

Un problème d’attractivité

Derrière ces chiffres inquiétants, se cachent une réalité de terrain difficile et une angoisse réelle pour les acteurs du secteur. Pire, d’année en année, le manque de main d’œuvre ne cesse de s’accroître. “La problématique du recrutement s’est cristallisée à partir de 2016. Avant cette date, seules quelques structures connaissaient ce problème, mais depuis cela s’est généralisé”, constate Thomas Scrive, directeur ADMR du Jura, réseau associatif d’aide et d’accompagnement à domicile. Plusieurs éléments expliquent cette situation : le besoin de revaloriser les métiers de l’aide à domicile et la pyramide des âges avec un plus grand nombre de départs à la retraite et moins de jeunes qui arrivent dans le secteur. Et même si une augmentation a été actée pour les aides à domicile intervenant dans le secteur associatif, aujourd’hui, le salaire de ces professionnels est plafonné au Smic pendant 15 ans. D’après les chiffres de l’Una, 98% des directeurs de structures estiment que pour accroître l’attractivité des métiers, il est nécessaire d’augmenter les rémunérations.

En plus des problèmes de recrutement, ce manque d’attractivité a pour conséquence de faire fuir les professionnels déjà en poste, parfois même depuis plusieurs années. “Et c’est encore plus important depuis le Ségur de la santé qui a revalorisé certains professionnels dans les Ehpad mais pas les aides à domicile”, regrette Sandrine Lavoix, directrice générale de l’AASE (Association action entraide solidarité) basée en Dordogne et membre de l’Una. Le cercle devient ensuite très vicieux. Car plus il manque de personnel, plus celui en place se retrouve avec une charge de travail élevée pouvant provoquer des arrêts maladie ou des reconversions. “Le risque aussi aujourd’hui est de surcharger notre personnel et finalement que ce dernier craque”, appréhende Xavier Martellino, responsable fédéral de la Fédésap (Fédération des services à la personne et de proximité) pour la Loire. “Nous avons du mal à trouver des remplaçantes au moment des congés ou des arrêts maladie, pointe Viviane Castel, déléguée départementale de la Fédésap dans le Finistère. Avant, nous arrivions à trouver un plan B, là ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, tous nos plannings sont à bloc et nous avons de grosses inquiétudes pour cet été.” Et si la situation empire, les directeurs louent la volonté de leurs personnels, qui, pendant le premier confinement, ont continué de s’occuper des personnes les plus dépendantes alors qu’il n’avaient aucune protection. “Malgré toutes ces difficultés, notre personnel fait preuve d’un engagement sans faille. Il reste mobilisé et attaché à son métier et à la relation qu’il entretient avec les personnes aidées”, tient à rappeler Thomas Scrive.

Une répercussion pour les familles

Ce problème d’attractivité se reporte directement sur les familles qui, parfois, peuvent voir leurs demandes d’aide à domicile refusées ou mises en liste d’attente. “Cette situation nous oblige à faire le tri entre les demandes considérées comme urgentes et celles qui ne le sont pas”, déplore Sandrine Lavoix. La priorité est donc donnée aux personnes les plus dépendantes qui ont besoin d’aides pour se lever, se laver ou encore manger. Ensuite, pour tout ce qui est considéré comme un service “de confort”, comme l’aide ménagère, il peut parfois y avoir de l’attente. Pour le moment, toutes les demandes jugées prioritaires sont assurées. Au prix, encore une fois, d’un certain tri. “Notre organisation est aujourd’hui à flux tendu. Certaines fois, nous ne sommes pas en capacité d’assurer une sortie d’hospitalisation, alors nous nous organisons et faisons appel à d’autres acteurs comme des particuliers employeurs ou d’autres professionnels de santé, raconte Thomas Scrive. Nous disons non aux nouvelles demandes pour pouvoir assurer celles que nous avons déjà.” La situation est donc de plus en plus fragile. “Nous sommes au bord du gouffre. Si rien n’est fait, nous allons arriver à des situations dramatiques. Imaginez si nous sommes obligés de dire, par manque de personnel, que l’on ne peut doucher une personne que tous les trois jours !”, se désole Sandrine Lavoix. Tous les professionnels tirent la sonnette d’alarme. “Aujourd’hui, nous arrivons à assurer les actions techniques comme le lever ou la toilette avec les personnes qui sont formées mais nous allons finir par nous retrouver avec des personnes qui ne sont pas qualifiées et qui vont pourtant devoir réaliser ce type de geste”, redoute Viviane Castel.

Et au bout de cette chaîne, on trouve les aidants familiaux, ces proches qui font justement appel aux aides à domicile car ils ne peuvent pas assumer seuls la perte d’autonomie d’un mari, d’une femme ou d’un parent. S’ils ne peuvent pas se faire aider, c’est au final sur eux que se reportera le poids de la prise en charge… sans aucune possibilité de pouvoir se décharger, même quelques heures.